Traitement médiatique du rapport de l’ASN

Petite analyse/synthèse/revue de presse du traitement médiatique par les principaux quotidiens nationaux (Le Monde, Libération, Le Figaro et les Echos) de la sortie mardi du rapport de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) sur la sûreté des installations nucléaires françaises suite à la catastrophe de Fukushima, qui est loin d’être terminée…

Dans l’ensemble, il y a du progrès. C’est en tout cas moins caricatural que la couverture du discours de Nicolas Sarkozy au Tricastin le 25 novembre dernier, où Libération ne s’était pas laissé enfumer, au contraire du Figaro qui avait répété les arguments présidentiels sans l’ombre d’une analyse critique malgré les énormités proférées, faisant franchement honte à la profession… On commence donc enfin à faire tomber les tabous et à aborder les problèmes de fond, et surtout à entrer enfin dans le débat! C’est pas moi qui le dis mais Le Monde sur son site Internet dont j’ai pu capter cette impression écran ci-dessous. On est loin du compte et il aura fallu pour cela une catastrophe épouvantable, mais comme on dit, « mieux vaut tard que jamais ».

Image : site du Monde.fr

On commence par le Monde avec deux unes deux jours de suite sur le sujet et un éditorial, « Du culte de l’atome au principe de réalité« , qui témoigne clairement d’une évolution de la prise en compte de la problématique du nucléaire par ce journal, que j’avais déjà commencée à sentir en fin d’année dernière, bien que timide. Le coeur de ce changement est la phrase suivante : « Le débat trop longtemps repoussé du coût réel de l’atome est enfin ouvert ». Car ça, c’est le début de la fin pour le nucléaire! Dès qu’on commence à ouvrir la boîte de pandore et à analyser un tant soit peu sérieusement TOUS les coûts REELS de la filière du nucléaire, les tabous tombent, les mythes s’effondrent, et à la fin, le roi est nu!

On le voit ici avec la sûreté des installations nucléaires, qui prennent donc 10 à 15 milliards d’euros dans la vue d’un coup. On le verra forcément à la fin du mois avec le rapport à venir de la Cour des comptes qui s’intéressera de près au coût de démantèlement d’une centrale et à celui du stockage des déchets nucléaires. Comme le dit Michèle Rivasi dans cet article du Monde : « Il a été impossible de débattre dans ce pays du coût du nucléaire parce qu’on nous décrétait que le kilowattheure était extrêmement bon marché, mais sans jamais prendre en compte l’ensemble des coûts. Maintenant, on va le faire, et on va avoir de sérieuses surprises.« 

Pour en revenir à l’éditorial du Monde du 5 janvier, c’est également le dernier paragraphe qui consacre une évolution certaine des mentalités : « Car c’est bien la comparaison entre les deux scénarios (sortie ou maintien du nucléaire) qui offre la seule piste de réflexion sérieuse. Tarifs de l’électricité, emplois, lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, indépendance énergétique, énergies alternatives… tout doit être remis à plat. L’exception française du « tout nucléaire » ne saurait échapper au principe de réalité ». Ils oublient la prise en compte du risque d’accident majeur, non assurable, et les risques de prolifération, mais c’est déjà un bon début. Ils oublient surtout de préciser que tout cela dépend également du scénario retenu de la demande énergétique dans les décennies à venir, entre un scénario « business as usual » de continuation d’augmentation de la demande et un scénario « sobre » comme le scénario negaWatt, paramètre crucial qui bouleverse tous les autres… mais il faut bien en laisser un peu pour la suite!

Sur les entretiens de Henri Proglio et Nathalie Kosciusko-Morizet, on peut retenir la mauvaise foi du premier quand il tente de nier l’évidence en affirmant qu’EDF doit respecter l’avis souverain de l’ASN, qu »il n’y aura de nucléaire que s’il est sûr », qu’EDF donnera la priorité aux dépenses de sûreté sur les autres mais que dans le même temps… « Rien ne va fondamentalement changer » sur le coût de production du MWh nucléaire!!! Une parole de sage donc en cohérence totale avec les dires de NKM dans la colonne juste à côté qui affirme elle que « Si on pense qu’une mesure peut augmenter la sûreté, il faut la prendre, quel qu’en soit le coût. En matière de sûreté nucléaire, il n’y a pas de balance coût/bénéfice. Le risque est infime, mais si la catastrophe survient, les conséquences en sont incalculables ». Et en contradiction flagrante avec celle du président de l’ASN, qui précise dans le Figaro : « Je n’imagine pas que les milliards d’euros nécessaires pour augmenter la sécurité du parc de centrales d’EDF n’aient pas une traduction sur le prix de revient (de l’électricité)« . Il n’est pas le seul d’ailleurs, car les analystes financiers qui surveillent le secteur du nucléaire et qui rédigeront leurs petites notes dans les jours et semaines à venir sur la santé financière d’EDF et des autres entreprises du secteur sont du même avis, révélé en une des Echos : «  »C’est un programme énorme« , estime Per Lekander, analyste chez UBS, qui s’attendait à un montant trois fois moins élevé » (que les 10 à 15 milliards) ». En fait, ils ont déjà commencé. Heureusement, Eric Besson est là pour corriger ce malentendu dans le Monde : « L’équilibre de la filière nucléaire n’est pas menacé par le prix à payer de cette robustesse supplémentaire. » Quand je vous disais que le roi était nu!-)

De même, l’interview du même président de l’ASN dans le Monde de la veille révèle quelques pépites comme : « Cela nous ramène à quelque chose de fondamental : malgré les précautions prises, un accident nucléaire ne peut jamais être exclu. » et « (…) c’est quand même un choc de voir un accident (Fukushima) qui conduit à l’évacuation de 200 000 personnes, un territoire de 2000 km2 ravagé. C’est un choc intellectuel. » Qui se matérialise encore plus si on pense à ce que ça donnerait en France… mais qui ne l’empêche pas de conclure par « C’est le but : s’il y a du nucléaire, il doit être sûr. » juste après avoir rassuré nos concitoyens qui s’inquiéteraient de la survenue d’événements  extrêmes » d’ici à 2018, date de mise en application de certaines de ses préconisations… On croise les doigts! Schizophrénie, quand tu nous tiens… Une schizophrénie par ailleurs très bien illustrée par la belle métaphore de Laure Noualhat dans Libération : « Que penser d’un véhicule déclaré apte à rouler lors du contrôle technique mais qui serait quand même condamné à retourner au garage pour être amélioré? »

On retiendra du reste de la couverture du Monde, outre les trois tribunes des pages débats que j’analyserai plus tard, peut-être, ce relevé de Pierre Le Hir que je n’ai lu nulle part ailleurs : « Le constat de l’IRSN est en réalité très alarmant, puisque ses experts ont conclu que la protection des équipements de sauvegarde vis-à-vis des aléas environnementaux « est dans certains cas insuffisante, même au niveau des aléas retenus pour le dimensionnement général de l’installation » (lors de sa conception, pas ce qui est désormais envisagé depuis Fukushima, aléas plus importants). Ce qui vient confirmer cette citation du directeur général de l’IRSN issue du Journal du Dimanche, citée la veille : « il ne faut plus laisser croire que le nucléaire est une technologie parfaite. Le gouvernement et EDF ont sous-estimé le risque d’un accident et du rejet du nucléaire par la société« . Cette fois-ci, le doute n’est plus permis : l’oligarchie nucléocrate française s’est laissée infiltrer par de dangereux activistes antinucléaires qui sévissent désormais au plus haut niveau de l’Etat!-)

Heureusement, il reste des organes de presse sur qui on peut compter, comme le Figaro, qui dans son éditorial « L’énergie nucléaire et le bon sens« , semble avoir un moment d’égarement à sa première phrase : « A quoi bon investir des milliards d’euros supplémentaires pour renforcer la sûreté de nos centrales nucléaires alors que cet argent pourrait servir au développement d’énergies renouvelables? » (en voilà une question qu’elle est bonne! une question posée par Greenpeace dans les Echos, imaginez!) avant de se ressaisir par la suite en alignant les poncifs qui sont précisément aujourd’hui remis en cause dans le Monde, et désormais ouverts au débat. Le Figaro ne s’embarrasse pas de cela mais revoit bizarrement à la baisse le coût du démantèlement du parc nucléaire, « à plus de 500 milliards d’euros » après avoir titré sur les « 750 milliards » il y a quelques mois, comme je l’ai dénoncé dans ma dernière tribune sur le sujet. Il se fait également plaisir en égratignant au passage les opposants aux gaz de schiste, responsables de « tenaces préjugés » dans l’opinion. La foi dans le « toujours plus » de production et de consommation et dans la fuite en avant énergétique ne constitue en revanche pas un « tenace préjugé » au Figaro, à n’en point douter.

En résumé donc, comme le dit Denis Baupin : « il n’y a pas de nucléaire sûr, il n’y a que des centrales moins vulnérables que d’autres« , et comme le dit Laurence Rossignol (une socialiste!) : «  »deux mythes s’effondrent  » : « celui de la maîtrise du risque et celui de l’électricité bon marché«  ». Prometteur… On vous l’avait bien dit!-)

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A propos Yann Louvel

Citoyen du monde
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