Traitement médiatique du rapport de la Cour des comptes

On prend les mêmes (Le Monde, Les Echos, Le Figaro et Libération) et on recommence! Après mon article sur le traitement médiatique du rapport de l’ASN il y a un mois, je me remets à cet exercice avec le rapport très attendu de la Cour des comptes sur les coûts de la filière électronucléaire, publié mardi dernier.

Un rapport très attendu mais qui a bénéficié d’une moins grande exposition médiatique que celui de l’ASN. Seul Le Monde en a fait sa une du 1er février, quand le sujet apparaît en petit en une des Echos et de Libération mais même pas dans celle du Figaro! Et contrairement à il y a un mois, un rapport qui n’a donné lieu à aucun éditorial sur le sujet le jour même… Les titres retenus reflètent plutôt bien le contenu du rapport et en font un bon résumé, comme le Monde qui titre « Nucléaire : la France n’a plus les moyens de remplacer son parc vieillissant de centrales » ou Les Echos avec « Nucléaire : la facture ne cesse de monter » et « La compétitivité du nucléaire rabotée par la Cour des comptes« , et même le Figaro bien obligé de reconnaître que « Le coût de l’énergie nucléaire (est) revu à la hausse« .

Bonne couverture du Monde donc avec une double page en milieu de journal et un entretien intéressant avec Didier Migaud, premier président de la Cour des comptes, qui sait bien manier la litote lorsqu’il déclare que « (le rapport) conclut que tous les coûts futurs sont bien identifiés par les exploitants, mais qu’ils ne sont pas évalués avec un égal degré de précision » et que « les risques d’augmentation de ces charges futures sont probables ». C’est le moins que l’on puisse dire, comme on va le voir plus loin… Les nouveautés du rapport et que nous apprend cet entretien, enfin qu’il révèle au grand public, c’est le choix implicite du gouvernement et des exploitants de prolonger la durée de vie des centrales plutôt que de les remplacer, malgré les risques que cela implique ; et par ailleurs le fait que, soi-disant, « les tests montrent une faible sensibilité du coût global de production de l’électricité nucléaire à l’évolution, même importantes, (des) charges (liées au démantèlement et à la gestion du combustible usagé et des déchets) ». Ce qui sonne en contradiction totale avec les réponses données un peu plus tard dans l’entretien sur le fait qu' »il n’y a pas d’expériences de démantèlement d’un parc cohérent comme le parc français », que « les chiffrages d’EDF sont au bas de la fourchette des comparaisons internationales (…) » et qu’il en de même pour les déchets, où « dans ce domaine, il n’y a aucune référence internationale possible »! Didier Migaud confirme l’augmentation de l’ordre de 10% du coût moyen de production du nucléaire dû à la nécessité   du doublement des investissements de maintenance d’EDF suite à Fukushima, enfin « 10 à 15% » comme nous le verrons aussi plus loin… Il confirme enfin que le nucléaire reste une activité inassurable puisque même en passant les garanties de responsabilité civile de 92 à 700 millions d’euros, cette « somme reste très limitée en cas d’accident grave ».

Concernant les chiffres du rapport lui-même largement repris à travers tous les articles, on retiendra pour la tournée des milliards quelques différences selon les journaux, les premières données mentionnées provenant du Monde :

*188 milliards d’euros : c’est le calcul inédit des dépenses d’investissement initial et assimilées depuis 1945 avec une belle infographie détaillant ces coûts dans le Monde, dont 55 milliards d’euros de recherche, soit un milliard par an!

*49,50 euros/MWh : c’est le coût courant économique du parc nucléaire français en 2010 analysé par la Cour des comptes. « Un chiffre plus élevé que ceux qui circulaient jusqu’à présent » comme le révèlent les Echos. Il s’agit en effet de « plus de 10 euros de plus que le résultat des calculs de la commission Champsaur, l’an dernier (…) » précise le Figaro. Soit une petite augmentation de plus de 25% en un an eheheh! Un coût qui est censé prendre en compte tous les coûts passés, présents et futurs de la filière comme illustré dans une belle infographie du Figaro, qui présente toutefois « 3 scénarios d’augmentation du coût » en fonction de l’évolution du coût des dépenses de maintenance, du démantèlement et des déchets, évoqués ci-dessous, comme si nous avions le choix entre les 3 alors que ces 3 scénarios vont bien entendu s’additionner à l’avenir et font encore l’objet de bien des « incertitudes » comme évoquées ci-dessous. Ce coût total pourrait donc bien passé rapidement à 57 euros/MWh et plus….

*70 à 90 euros/MWh : c’est le coût prévu de l’électricité produite par l’EPR, soit jusqu’à deux fois plus que les 45 euros prévus initialement! On admirera à ce sujet la constance de nos élites à se tromper systématiquement sur ce type d’évaluations depuis les débuts du nucléaire. Mais cela reste une bonne nouvelle puisque le rapport, avec ce chiffre, « enterre l’EPR » comme le dit Greenpeace dans le Monde, car il n’est d’ores et déjà déjà plus compétitif avec l’éolien terrestre.

*55 milliards d’euros : c’est le coût de maintenance et de prolongation des réacteurs entre 2011 et 2025, soit 3,7 milliards par an contre 1,5 milliard en 2008-2010, qui tient notamment compte des nouvelles exigences post-Fukushima imposées par l’ASN à EDF, alourdissant la facture de 5 milliards (3,3 milliards par an pour une facture de 10 milliards cités dans le Figaro). Ces investissements supplémentaires ne renchériraient que « de l’ordre de 10% » le coût du MWh cité plus haut. On retrouve ce chiffre de 10% partout dans tous les articles, sauf dans les Echos qui indiquent « entre 10% et 15% selon le mode d’évaluation retenu ». Les seuls à avoir en fait fait l’effort de citer la Cour des comptes elle-même

*18,4 milliards d’euros : c’est le coût estimé en 2010 du démantèlement de nos 19 centrales nucléaires soit 58 réacteurs. C’est un de ceux qui font l’objet d' »incertitudes »… un peu mon neveu quand on apprend dans cet article du Monde que la Grande-Bretagne prévoit elle 58 milliards d’euros pour démanteler ses 11 plus vieilles centrales ainsi que l’usine de retraitement de Sellafield, sans compter donc celui des 8 centrales plus modernes toujours en activité… et que ce coût est issu d’une révision à la hausse de 60% du programme depuis 2005! Comme dirait l’autre, on dirait qu’il y a une couille dans le pâté… Mais rassurons-nous en apprenant que même en cas de doublement du chiffre de 18 milliards d’euros, celui-ci n’entrainerait qu’une hausse de 5% des coûts de production… La couille dans le pâté est d’ailleurs reconnue par le gouvernement lui-même puisque NKM et Eric Besson se battent pour mettre en place des audits extérieurs indépendants pour analyser ces devis de démantèlement des exploitants comme le révèle cet autre article du Monde.

*36 milliards d’euros : c’est le nouveau coût du devis du projet de centre de stockage profond de Bure dans la Meuse, au lieu de 16,5 milliards évalués en 2005 (35 milliards cités dans Libération, 34 milliards au lieu de 13,5 milliards mentionnés dans les Echos, 33 milliards contre 15 pour le Figaro), soit une hausse de plus de 100% en 6 ans, pas mal! Mais comme indiqué dans cet article du Monde, « La Cour note que le coût final de cet enfouissement est appelé à évoluer « du fait des évolutions techniques et réglementaires au cours de son exploitation, qui durera au moins cent ans«  ». Vu la nouvelle évaluation en si peu de temps, je vous laisse deviner dans quel sens cette évolution se fera… Mais même chose ici, pas de panique puisqu' »un doublement de la facture initiale entraînerait une hausse de 1% des coûts de production de l’électricité », toujours selon le même article du Monde…

*91,5 millions d’euros : après tous les milliards mentionnés plus haut, revenons à la raison et finissons avec des millions car il s’agit là comme indiqué plus haut du montant actuel des garanties en responsabilité civile d’EDF en cas d’accident nucléaire, que le gouvernement doit prochainement porter à 700 millions d’euros conformément aux conventions européennes. Un chiffre à mettre en relation avec l’évaluation des coûts des dernières catastrophes : plusieurs centaines de milliards de dollars pour Tchernobyl et au moins plusieurs dizaines de milliards d’euros pour Fukushima. Le même article du Monde mentionné plus haut a donc quand même la décence de conclure que « (…) ces sommes sont dérisoires en cas d’accident grave. C’est l’Etat qui, selon la Cour, reste le « garant ultime«  ».

Plusieurs acquis sont à noter de ce rapport : tout le monde s’accorde à dire que le prix de l’électricité va augmenter quelque soit le scénario et la stratégie énergétique retenue. Et tout le monde s’accorde également pour dire qu’il existe de fortes « incertitudes » sur le coût du démantèlement, des déchets et de la prolongation de la vie des centrales… C’est déjà ça! Mais ces chiffres donnent quand même lieu à différentes interprétations sur l’ampleur de cette augmentation de l’électricité et des « incertitudes » en question…

On retrouve ainsi d’un côté l’industrie nucléaire et nos élites nucléocrates, avec Eric Besson en porte-parole, qui se félicitent du coût de l’électricité de 50 euros/MWh en minimisant toutes ces incertitudes et en affirmant que ce prix reste compétitif face aux autres modes de production d’électricité,  et de l’autre les écologistes qui « peuvent crier victoire » comme l’indique les Echos, ce que ne manquent pas de faire les membres d’Europe-Ecologie-Les Verts à qui on a cette fois tendu le micro, avec pas mal de citations de Denis Baupin dans les Echos, une interview de Michèle Rivasi dans les Echos également, une de Yannick Jadot dans Libération et enfin, pour les ONG, celle de Sophia Majnoni de Greenpeace dans le Monde.

Impossible de ne pas citer in extenso la mauvaise foi d’Eric Besson dans le Figaro : « Pour Eric Besson, le ministre de l’industrie, « le rapport de la Cour des comptes n’aura pas d’incidence sur les prix de l’électricité puisqu’il confirme qu’il n’y a pas de coûts cachés dans le nucléaire« . « La faiblesse des coûts identifiée par la Cour explique pourquoi les Français bénéficient d’une électricité 40% moins chère que dans la moyenne des autres pays européens«  ». Ou comment nier l’évidence même, exactement comme après le rapport de l’ASN il y a un mois. Pathétique!

On apprend un peu plus de choses intéressantes dans les entretiens des écolos : en prenant en compte le calendrier pour le démantèlement des anciennes centrales, cela fait monter le coût du démantèlement non pas de 15% mais au minimum de 37% ; le scénario post-Fukushima de l’ASN n’intègre pas la construction d’enceintes de confinement supplémentaires pour les piscines de stockage du combustible, l’amélioration de l’approvisionnement en eau pour le refroidissement des réacteurs, etc. et les coûts qui vont avec, et même les investissements prévus paraissent sous-évalués comme les salles de contrôle à distance sécurisées ; le rapport n’intègre ni le coût de Superphénix  – 12 milliards – ni les dépenses de recherche – 55 milliards – ce qui minimise encore les coûts ; la Cour des comptes n’a eu accès qu’aux devis établis par EDF, qui a pour habitude de minimiser les coûts, et n’a pas fait ses propres calculs et mesures ; selon les calculs de Greenpeace, le démantèlement du parc français ne va au final pas doubler mais quadrupler, ce qui équivaudrait en réalité à une augmentation de 20 % du prix du mégawattheure…

Yannick Jadot relève également la principale faiblesse du rapport de la Cour des comptes qui aurait réellement favoriser le débat public sur la stratégie énergétique de la France que la Cour appelle de ses voeux : une comparaison financière des scénarios « poursuite et renouvellement du parc » et « sortie progressive du nucléaire », que seul Benjamin Dessus de l’association Global Chance a réalisé à ce jour à ma connaissance.

Pour en revenir sur le traitement médiatique et journalistique, on notera que seul le Monde s’est donné la peine d’aller enquêter à l’étranger sur un exemple concret de démantèlement, à la centrale de Berkerley, en Grande-Bretagne, un « modèle » du genre dont la facture devrait coûter environ 800 millions d’euros, presque deux fois et demi plus que l’estimation faite en 2005, sans compter le coût le plus important du retraitement du combustible nucléaire!!!  De même, aucun journal ne reprend l’exemple connu en France de la centrale de Brennilis, dont les coûts ont littéralement explosé, à plus de 450-500 millions d’euros pour cette petite centrale de 70MW et dont seule parle Sophia Majnoni de Greenpeace dans le Monde.

De même, tous les journalistes reprennent en cœur sans se renseigner le mythe de la « tête de série » du réacteur EPR qui couterait forcément plus cher que les suivants parce que c’est le premier, et ceci malgré la prudence clairement affichée de la Cour des comptes sur le sujet et le fait que, comme le dit Michèle Rivasi dans le Monde, « Le nucléaire est bien la seule technologie dont le coût augmente dans le temps » » soit bien documenté.

En revanche, le Monde est le seul à ne pas évoquer « la critique la plus sévère du rapport » d’après Libération : la disponibilité des « provisions » et « actifs dédiés » destinés à couvrir les futures dépenses « incertaines » de démantèlement et de gestion des déchets. Une préoccupation relevée également par le Figaro, qui précise que « le caractères suffisant ou non de ces provisions dépendra de la date à laquelle s’arrêteront les premières centrales », quand les Echos révèlent quant à eux que le gouvernement a suggéré aux sages de la rue Cambon « de revoir (leurs) conclusions sur ce point »…

A la lecture de ces articles et de tous ces milliards, on a  quand même la furieuse impression d’une improvisation la plus totale, avec des marges d’erreur de plus de 100% un peu partout, des différences internationales ahurissantes, des rectifications énormes d’évaluations datant de quelques années voire quelques mois seulement sur des programmes devant durer des décennies voire jusqu’en 2125 pour la gestion des déchets!!! Bref, on est dans un autre monde, en plein délire, à la hauteur de toutes les (mauvaises) surprises qui nous attendent dans les décennies à venir et que nous aurons, nous les contribuables, à supporter pour réparer l’inconséquence et l’aveuglement de nos élites nucléocrates qui ne nous ont jamais demandé notre avis et qui continuent de jouer avec les milliards, avec NOS milliards, dans notre dos!

Pour corriger mon propos introductif, on notera qu’il y a quand même eu un éditorial sur le sujet et même une autre une sur le nucléaire cette semaine, du Figaro cette fois, vendredi dernier… mais sur l’exploit d’EDF face à la vague de froid! Avec un éditorial bourré d’erreurs factuelles et une pleine page d’explications réussissant l’exploit de ne pas mentionner l’absurdité du chauffage électrique qui explique ces tristes records de consommation…

Ce qui me ramène à un autre espoir mentionné dans ma dernière analyse du rapport de l’ASN, sur la prise de conscience des journalistes de la sobriété et de l’efficacité… espoir douché pour cette fois : seul Libération précise à un moment que la consommation d’électricité pourrait diminuer dans la décennie 2010-2020, et seul l’article du Monde sur la situation allemande rappelle en toute fin que « la sortie du nucléaire sera un échec si elle ne s’accompagne pas d’une politique visant à économiser l’énergie ».

Je laisserai la conclusion à Yannick Jadot dans Libération dont je partage l’analyse : « Après l’effondrement du mythe « zéro risque » avec Fukushima, l’effondrement du mythe de l’excellence technologique avec les problèmes rencontrés par l’EPR en Finlande et à Flamanville, l’effondrement du mythe social au regard des 400 000 emplois créés par les énergies renouvelables en Allemagne, on a là, en 400 pages, l’effondrement du mythe du nucléaire pas cher », d’où la question suivante : « pendant combien de temps encore paierons-nous aussi cher un risque aussi grand? ».

Images : Site de Xavier Gorce

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A propos Yann Louvel

Citoyen du monde
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