De la vérification en politique

J’en avais rêvé, ils l’ont fait! On entend beaucoup de conneries dans les médias qui sortent de la bouche de nos politiques. Des plus ou moins grosses, des plus ou moins discrètes, des plus ou moins évidentes. Ca dépend des sujets, et plus on connaît un sujet, plus on trouve qu’ils en disent des conneries sur le sujet en question. Celles qui nous font nous étrangler au petit-déjeuner le matin en écoutant la radio, ou éclater de rire, c’est selon. Et tout ceci atteint son paroxysme en période électorale, évidemment! D’où l’idée qui me taraudait depuis un certain temps de trouver un moyen d’analyser systématiquement les discours des politiques afin d’en détecter les erreurs factuelles. Un travail titanesque, certes, mais d’utilité publique! Eh bien après plusieurs tentatives ou esquisses que j’avais repérées ces dernières années, je pense qu’on peut dire que nous sommes en train de vivre la première campagne électorale où toutes ces informations sont désormais facilement accessibles en ligne à qui veut bien se donner la peine d’aller les chercher.

C’est même devenu une discipline à part entière que pratiquent désormais la majorité des grandes rédactions : le « fact checking » que je traduirais par la « vérification systématique des erreurs factuelles » eheheh. Petit tour d’horizon donc des sites de « fact checking » qui m’ont tapé dans l’oeil cette année :

> J’avais d’abord remarqué les belles réactions et analyses des décodeurs du Monde et de Desintox de Libération en début de campagne. La première est une initiative particulièrement remarquable puisqu’elle implique les internautes dans les recherches à effectuer pour vérifier les affirmations grandiloquentes de nos politiques. Elle intègre également la nuance en décrétant parfois « PLUTÔT vrai/faux » les déclarations en question, voire même « vrai ET faux »! On retrouve cette nuance dans les rubriques « intox » et « désintox » de la seconde initiative, qui m’avaient fait penser à la campagne « Vivement la désintox! » de Greenpeace.

> J’avais également repéré le Contrôle technique de Rue89 à cette occasion. Voir Eric Besson très sereinement asséner à plusieurs reprises à quel point il était estomaqué de la prestance d’Eva Joly à dire des mensonges sur les chiffres du nucléaire alors que les plus grosses énormités sortaient de sa bouche restera pour moi un des grands moments de cette campagne car ces choses se disent rarement en direct lors de ce type de débats télévisés, et sa prestance à lui était proprement sidérante… le mépris ultime du citoyen!

> Mais la palme revient sans conteste au plus récent « véritomètre » d’OWNI et i>TELE qui « passe au vérificateur le discours politique ». Très impressionnant en effet, ils font vraiment le boulot titanesque dont je parlais ci-dessus d’analyser les principaux discours et les grands rendez-vous médiatiques des principaux candidat(e)s à la présidentielle, et ceci tous les jours! On obtient ainsi une note pour chaque intervention comme celle-ci par exemple avec analyse et verdict du véritomètre qui indique « correct », « incorrect », « imprécis », « en cours » pour chacune des affirmations analysées. De même pour chacun des candidat(e)s comme ici par exemple, avec la liste des dernières interventions réalisées et leur analyse, ainsi que la note obtenue pour chacune d’entre elles et une note globale. Et enfin un classement final de tous les candidat(e)s. Fascinant!

Et à ce petit jeu là, à 3 jours du premier tour, devinez qui sont les candidats les plus « crédibles » qui disent le moins de conneries? Certainement pas ceux qu’on vous citerait naturellement dans la rue si vous posiez cette question au hasard, puisqu’il s’agit à ce jour de Jean-Luc Mélenchon et d’Eva Joly! Et donc pas ceux qu’on nous présente comme les plus « compétents » ou les mieux « entourés ». Nicolas Sarkozy peut donc avoir à sa disposition une armée d’analystes, de rédacteurs de notes, de synthétiseurs et tout ce que vous voulez, le fait est qu’avec moins de 50% de crédibilité d’après le véritomètre, plus d’une information/chiffre qui sort de sa bouche est une erreur factuelle, un mensonge, une connerie! Pas mal, je n’aurais pas pensé que c’était à ce point là quand même…

Ces différents outils sont donc complémentaires et on peut considérer que les premiers sont plutôt de l’ordre du qualitatif en analysant les mensonges qui ont le plus d’impact médiatique sur la thématique en question quand la dernière est plus quantitative pour avoir une vision d’ensemble. Tout cela est très enthousiasmant et soulève plein de questions évoquées dans ce post très intéressant des décodeurs, comme celle-ci justement sur ce caractère « qualitatif » :

Notre règle est généralement d’essayer de tenir compte de « l’intentionnalité » de l’inexactitude, quand c’est possible : la déformation, la caricature, sert-elle un propos, est-elle placée sciemment, ou n’est-elle que négligence ou confusion ?

Ce à quoi le Nouvel Observateur répond par un certain nombre de Pinocchios :

 Un Pinocchio = Une simple erreur, une imprécision.

Deux Pinocchios = Une erreur manifeste, un mensonge par omission

 Trois Pinocchios = le mensonge prémédité, avec intention de nuire.

Qui me font penser au passage aux Prix Pinocchio du développement durable des Amis de la Terre remis depuis 3 années eheheh… Des Pinocchios qui permettent également d’apprécier une certaine nuance puisqu’on ne demande pas aux politiques de devenir subitement infaillibles et d’avoir la science infuse puisque nous faisons tous et toutes des erreurs, mais simplement de ne pas nous prendre pour des cons…

Et je mentionnerai pour finir dans un genre plus traditionnel le numéro spécial de Marianne de cette semaine intitulé « Les plus gros mensonges de la campagne – Qui ment le plus? Qui ment le mieux?« . Un dossier très complet qui passe notamment en revue les sites mentionnés ci-dessus, ainsi que quelques exemples étrangers dont ces deux citations croustillantes  (et une très bonne interview de la philosophe Cynthia Fleury) :

« Personne en Europe n’a fait de pareilles conneries. Tout au long des derniers dix-huit mois, nous avons menti le matin, menti le soir. Nous avons tout fait, en fin de campagne électorale, pour garder secret ce dont le pays a vraiment besoin, et ce que nous comptions faire après les élections. » Aveu de l’ancien premier ministre hongrois en 2006 devant les députés de son parti, qui s’est retrouvé diffusé à la radio eheheh… Défaite cuisante 4 ans plus tard!

« Après la nomination comme candidat, on efface tout. C’est comme l’ardoise magique sur laquelle les enfants font des dessins et les effacent.  » Un conseiller poétique de Mitt Romney sur les déclarations très conservatrices de son candidat aux primaires républicaines aux Etats-Unis, alors qu’il est modéré.

Pour en revenir à la France et à cette campagne, une première étape a donc été franchie mais il en reste d’autres pour les prochaines campagnes à venir. On commence à voir les vérifications en direct pendant les interventions médiatiques, par chat interposé ou sur les réseaux sociaux, ce qui constitue une étape supplémentaire. Mais à quand l’étape suivante où cette vérification sera portée à la connaissance du plus grand nombre qui ne fait pas cet effort d’aller chercher ces informations? Quand est-ce que ces vérifications apparaîtront et seront connues et communiquées en direct au téléspectateur par un moyen ou par un autre, comme un petit carton rouge en bas de l’écran ou un nez en 3D du politique qui s’allonge en pleine émission?-) Quand est-ce qu’une énormité proférée sciemment par un politique avec une évidente « intention de nuire » et de prendre les gens pour des cons ne pourra plus passer impunément et sera corrigée dans les 10 secondes par le « vérificateur officiel » qui serait désormais obligatoire dans toutes les émissions politiques, comme le quatrième arbitre vidéo sur le banc de touche au foot?

Bon, c’est vrai que c’est censé être jusqu’à un certain point le boulot des journalistes de maîtriser les grands ordres de grandeur d’un sujet et d’être en mesure de rebondir et d’apporter la contradiction, mais on ne peut pas dire que les plus en vue soient particulièrement pertinents dans ce domaine, malgré quelques perles miraculeuses, rarement…

Quant à l’étape ultime, c’est celle selon moi du « quota de conneries » auquel auraient droit les politiques pour chaque émission et qui les ferait réfléchir à deux fois avant de nous mentir effrontément, avec un nombre de Pinocchios à utiliser par exemple!-) Ce qui pourrait nous faire un jour peut-être assister à cette scène (voir références plus haut) sur nos écrans : « Je suis désolé Mr. Besson, mais vous avez épuisé votre quota de mensonges prémédités pour cette émission et vous allez donc devoir nous quitter. A une prochaine fois peut-être… »

Image : Site du Véritomètre, OWNI/i>TELE

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A propos Yann Louvel

Citoyen du monde
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2 commentaires pour De la vérification en politique

  1. Harry Goley dit :

    Oui, beau travail que ces Veritometre et autres Desintoxicateurs, mais comme vous le soulignez l’accès est réservé à ceux qui vont sur le web et font l’effort de se renseigner en consultant plusieurs sites, en allant lire des blogs indépendants (mais engagés ;-)).
    En revanche, dans les grands medias (radios, TV, quotidiens , hebdos…), le mensonge tourne à plein.
    Et pas seulement du côté des politiques: Le Monde a publié à sa une un sondage disant que LePen était la candidate préférée des jeunes; ce qui a été repris en boucle par tous les aboyeurs. Mais ont-ils été aussi prompts à relayer le fait que Le Monde avait dû faire paraitre un correctif (en page 7 quand même), rapport au fait que le sondage en question était carrément non pertinent?
    C’est juste un petit exemple.

    Si nous avions de vrais journalistes, le Veritomètre ferait la une des journaux et serait décortiqué avec soin pendant toute la campagne, au lieu d’être planqué au fond de blogs réservé à une petite frange de personnes probablement déjà très politisées.

    Je viens de lire (http://www.les-crises.fr/documents/2012/pr%C3%A9sidentielle-sociologie.pdf) que le % de personnes qui se décident pour le candidat au dernier moment.
    ou dans les jours avant le votes est de environ 20%. C’est énorme, on comprend l’intérêt pour les candidats de faire un matraquage médiatique tous azimuts, quite à dire des fadaises, qui ne sont de toute manière relevée par personne.

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