Ne battons pas en retraite!

La retraite. Je ne m’intéresserais pas forcément à ce sujet vu mon jeune âge si la réforme qui vient d’être annoncée n’était l’illustration parfaite du glissement néo-libéral du gouvernement actuel dont je parlais la semaine dernière. « Retraites : l’heure de vérité« , publié par ATTAC et la Fondation Copernic, était le livre à lire cet été pour ne pas se faire enfumer une fois de plus en cette rentrée. Il date de la dernière mobilisation sur le sujet, en 2010, mais reste d’une cruelle actualité malgré le changement de gouvernement et le retour de la « gauche » au pouvoir. Je vous propose donc un petit compte-rendu de lecture.

couv-retraites-petitLe livre est à la fois très riche en données de toute sorte, mais réussi également à remettre en perspective historique l’évolution de ce dossier et l’impact des différentes réformes déjà adoptées sur le sujet. Il permet de déconstruire un des axes de communication du gouvernement, le plus fondamental je trouve : le soi-disant maintien du niveau des pensions. L’allongement de la durée de cotisation à 43 ans en 2035 décidé par le gouvernement fera en effet baisser les pensions de retraite, contrairement à l’objectif affiché. Cela à cause de l’âge plus tardif d’entrée dans la vie active ;  des galères que vivent les jeunes et de la précarisation croissante des trajectoires professionnelles, avec des trous comme les périodes de chômage ; et surtout de l’âge moyen de cessation d’activité qui était de 59,3 ans en 2008, et devrait rester plus faible que celui de liquidation de la retraite, les entreprises se débarrassant de leurs salariés avant 60 ans.  De fait, de moins en moins de salariés réuniront les conditions d’une retraite à taux plein, même si celle-ci reste facialement stabilisée « en théorie ». Avec pour effet d’exclure de la retraite « normale » une proportion grandissante de salariés âgés.

Cet ouvrage permet aussi de déconstruire toute une série d’arguments « de bon sens », comme la démographie. L’enjeu à retenir à ce sujet est celui de la population active. Qui sait que le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) a progressivement remplacé ces dernières années le levier du ratio de dépendance économique par celui de l’âge du départ à la retraite? Avec cette substitution, ce sont les politiques de partage et d’amélioration de l’emploi et leur potentiel pour financer les retraites qui ont disparu des solutions préconisées, notamment concernant l’activité des femmes, abordée plus loin. Sur les comparaisons internationales, il est important de souligner l’indicateur de fécondité de la France de deux enfants par femme, bien plus important que dans d’autres pays comme l’Allemagne et dont on tire la leçon qu’il est aussi stupide de vouloir s’aligner en matière de retraite sur les autres pays européens que de vouloir appliquer la même politique de chauffage à Helsinki et à Palerme.

Il déconstruit aussi facilement l’argument du « on vit plus longtemps, c’est normal de travailler plus longtemps » en distinguant espérance de vie générale et « en bonne santé », beaucoup plus faible, et en tirant la conclusion que le partage de la richesse produite peut permettre que l’accroissement de l’espérance de vie s’accompagne d’une diminution du temps passé au travail : c’est ce qu’on appelle le progrès! Une utopie en marche depuis 2 siècles sur ce sujet.

Un argument évoqué dans cette vidéo de Force Ouvrière, qui parle aussi du régime par capitalisation évoqué plus bas :

L’ouvrage collectif s’intéresse même au mode et au contenu de la production des richesses, et démontre que le financement des retraites n’est pas suspendu à un modèle de croissance productiviste. En effet, quelque soient les scénarios présentés, la question de la répartition des revenus, et donc de la mutualisation d’une partie d’entre eux pour pouvoir bâtir une protection sociale, demeure centrale. Autrement dit, la clé de l’équilibre des régimes de retraites ne tient pas au niveau de la production mais d’abord à la qualité et à la répartition de celle-ci.

Quelques autres surprises ou passages intéressants relevés et qui ne font pas l’ouverture des JT de 20h :

  • L’écart du salaire de référence constaté pour les départs de 2007 était de 27% en défaveur des femmes. Les pensions de droit direct des femmes dans le régime général ne représentaient en 2004 que 45% de celles des hommes. 70% des retraités percevant le minimum contributif sont des femmes.
  • 6 salariés sur 10 dans le privé ne sont plus en emploi au moment de la retraite (chômage, invalidité, inactivité ou dispense de recherche d’emploi).
  • Le COR estime à environ 20% la part de redistribution (les solidarités internes) à l’intérieur du système par répartition actuel.
  • Comme le note l’observatoire des retraites, « pour les salariés, la retraite est plus élevée pour les fonctionnaires civils de l’Etat  que pour les salariés du privé, résultat d’un niveau moyen de qualification plus élevé dans la Fonction publique. Mais, à statut comparable, les retraites sont à peu près équivalentes ».
  • N’en déplaise à tous les bien-pensants, il n’y a de retraite que par répartition de ce que les actifs produisent, seul diffère le canal par lequel passent les retraites, la Sécurité Sociale ou les fonds de pension.

Comme il faut bien s’amuser un peu, il est assez réjouissant de voir le patronat repartir comme en 1940 avec sa proposition de retraite par capitalisation, que la crise financière de 2008 a décrédibilisé définitivement avec 5 400 milliards de dollars (oui, milliards!) de pertes des fonds de pension en 2008 dans la zone OCDE. Avec quelques retraités américains ruinés au passage.

Mais le plus important à retenir de tout cela, c’est que, comme pour la dette, il existe bien des solutions pour assurer la pérennité de notre régime par répartition qui n’ont pas été mises sur la table et dont on a pas vraiment entendu parlé, parmi lesquelles :

  • Imposer l’égalité salariale hommes-femmes : supprimer l’écart de salaires entre hommes et femmes de 16% dans la fonction publique d’Etat, 12% dans la fonction publique territoriale et 27% dans la fonction publique hospitalière et 28% dans le privé! Pénalisation des entreprises qui ne s’améliorent par une amende annuelle de 1% de la masse salariale, sur le modèle de la pénalisation prévue pour les entreprises qui ne mettent pas en œuvre un plan d’emploi pour les seniors. Une égalité salariale totale obtenue en 2030 correspondrait à un supplément de cotisations de 78 milliards d’euros à cette date d’après le COR!
  • Compléter les modes de garde pour enfants qui ne couvrent que 30% des besoins sociaux et l’aide à la dépendance pour assurer un meilleur taux d’activité des femmes, qui agit comme un cercle vertueux autour de la création d’emploi, de l’amélioration du volume de cotisations, et de l’égalité entre les sexes. Même chose, ça fait rentrer les cotisations dans le système!
  • Soumettre à cotisations les formes de rémunération non salariales versées aux salariés qui sont en grande partie exonérées (intéressement, participation, stock-options). Encore plus de 10 milliards par an en plus de trouvés.
  • Faire cotiser les dividendes en élargissant l’assiette des cotisations au profit non investi, ou établir une cotisation spécifique sur les produits distribués, pour mettre un terme à l’inégalité actuelle de répartition des richesses au profit des possédants.
  • Augmenter réellement les cotisations patronales, sans compensation comme il est prévu actuellement par le gouvernement, et particulièrement pour les grandes entreprises qui bénéficient de multiples exonérations de cotisations et pratiquent l’optimisation fiscale agressive à l’échelle internationale.
  • Stopper immédiatement tous les dispositifs existants d’épargne-retraite PERP ou PERCO qui échappent eux aussi aux cotisations sociales et qui constituent autant de manque à gagner pour le budget de l’Etat  à travers les allègements fiscaux ; et qui permettent donc au passage de faire financer le complément-retraite des plus aisés par tous les contribuables!
  • Le plus important et le plus perdu de vue dans tout ce débat : rééquilibrer la part des salaires dans la valeur ajoutée, elle qui a perdu 8,8 points en 30 ans au détriment des dividendes versés aux actionnaires, qui ont explosé ces dernières années. Autrement dit, les salariés travaillaient 72 heures par an pour les actionnaires en 1980. En 2008, c’était 189 heures!

Quelques mesures de la réforme actuelle limitent la casse comme la prise en compte de la pénibilité physique ou la meilleure prise en compte des petits salaires et temps partiels.

Mais il n’est pas question de toucher à ce que décrit ce passage clé du livre :

« Le financement des retraites est possible à condition d’en finir avec l’actuel partage éhonté de la richesse au bénéfice des revenus financiers. C’est ce partage qui constitue le tabou à faire sauter, et non l’âge de de départ. Il s’agit là d’un choix politique de justice et de solidarité ».

Un choix politique très bien illustré par l’image  de Politis ci-dessous et cette vidéo du Parti Communiste Français.

retraites

Ep. 19 – Retraitement de choc par CN-PCF

Un tabou que n’aura effectivement pas choisi de briser le gouvernement de François Hollande. C’est donc la première fois qu’un gouvernement de « gauche » tourne le dos à un élément clé du progrès social : la réduction du temps de travail. C’est donc clairement une régression sociale, particulièrement au moment d’une crise du travail sans précédent provoquée par les nouvelles formes de management qui font partout des ravages, dégradant les conditions de travail et augmentant la souffrance au travail. Des effets que ne permettront pas de compenser les mesures citées ci-dessus sur la pénibilité physique. Comme indiqué plus haut, en allongeant la durée de cotisation, le gouvernement fera en plus indirectement baisser le niveau des pensions et participe à la paupérisation croissante des retraités les plus pauvres, dont certains sont même obligés de retravailler, comme l’illustre ce reportage d’Envoyé Spécial de l’an dernier. A quand le retour aux années 50 et 60 quand la vieillesse était pour le plus grand nombre synonyme de grande pauvreté…?

La seule chose qu’on ne peut pas reprocher à François Hollande, contrairement à son prédécesseur, c’est de ne pas avoir tenu sa promesse de campagne. Il a bien rempli son engagement n°18 dont chaque mot avait dû être soigneusement pesé! Mais on peut quand même se demander s’il faut se réjouir de la surprise de la réalisation d’une telle promesse électorale, ou se morfondre de l’état actuel du PS qu’elle révèle…

Tous ces éléments permettent de réfuter haut et fort les arguments sur la démographie, l’espérance de vie ou le « conflit de générations » que certains évoquent, avec la vision de retraités privilégiés vivant aux crochets des jeunes actifs : que des attrape gogos! Ou encore le renoncement piteux du « on aura pas de retraite! » Cette vision est totalement biaisée et en trompe l’œil. Nous avons largement les moyens de continuer à bénéficier d’un système de protection sociale parmi les plus performants au monde, dont nous devrions être fiers et qui devrait inspirer les pays étrangers. Et tous les leviers décrits plus haut nous indiquent que nous disposons de larges marges de manœuvre pour résoudre la question du financement en prenant comme critère la solidarité. Pour reprendre deux derniers passages de l’ouvrage :

Considérer l’avenir des retraites oblige donc à prendre en compte de multiples dimensions, parmi lesquelles figurent en bonne place celle des rapports entre les hommes et les femmes et celle de l’emploi. Au travers du modèle de retraite et de son financement, il s’agit de choix fondamentaux de société qui mettent en jeu la conception de la solidarité et des rapports de genre.

L’avenir des retraites relève d’un choix politique et d’un choix de société qui renvoie au partage de la richesse produite entre le capital et le travail.

C’est pour toutes ces raisons qu’il faut descendre dans la rue le 10 septembre prochain avec les syndicats et refuser cette régression historique!

Affiche-CGT-10-09-13

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A propos Yann Louvel

Citoyen du monde
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Un commentaire pour Ne battons pas en retraite!

  1. Mehdinefrance dit :

    Merci Yann pour cet éclairage sourcé et documenté.
    En résonance active, j’invite ceux qui le souhaitent à signer la pétition du Collectif Retraites 2013 (http://www.retraites2013.org/) ainsi qu’à manifester mercredi 10 septembre à Valence (départ Place du Champ de Mars à 14h30).
    Ciao viva !

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