« Banking on Coal » : Qui finance les changements climatiques?

J’étais à Varsovie la semaine dernière, à la Conférence des Nations Unies sur les Changements Climatiques (COP), pour y lancer notre nouveau rapport, « Banking on Coal« , lors d’une conférence de presse spéciale qui a généré pas mal d’articles à travers le monde. Notre étude, publiée par le réseau BankTrack pour qui je travaille, l’ONG allemande urgewald, le réseau européen CEE Bankwatch et celui polonais Polish Green Network, a requis de nombreux mois d’analyse de données financières internationales. Elle révèle les banques commerciales qui sont les plus impliquées financièrement dans les entreprises minières de charbon ces dernières années, comme l’indique le classement ci-dessous. Où l’on retrouve les banques françaises BNP Paribas et Crédit Agricole! Comme il y a deux ans dans notre précédent rapport « Bankrolling Climate Change« , dont j’avais déjà parlé sur ce blog, mais sans la Société Générale (mais celle-ci n’est pas bien loin, voir plus bas). Les banques françaises prises collectivement arrivent également en 4ème position derrière les Etats-Unis, la Chine et le Royaume-Uni. Une réalité très éloignée de leurs belles déclarations sur le climat et le développement durable, comme BNP Paribas qui n’hésite pas à prétendre qu’elle « combat le changement climatique » tout en finançant toujours plus le charbon!

Chart_ranking_2La Pologne était l’endroit idéal où publier ce rapport, étant donné qu’elle produit l’immense majorité de son électricité à partir de charbon, et qu’elle prévoit encore d’ouvrir de nouvelles mines de charbon dans les années à venir. Et cette COP était le moment idéal, étant donné la main-mise inédite des multinationales sur les négociations climatiques cette année, et le soutien ignoble de la Pologne à cette industrie polluante, qui a été jusqu’à organiser un sommet international sur le charbon et le climat à deux pas des négociations onusiennes! Nous avons d’ailleurs organisé un lancement de la partie européenne du rapport deux jours avant le lancement international, qui a très bien marché.

Car si le charbon peut nous paraître être l’énergie du passé ici en France, avec plus une seule mine de charbon en activité et seulement quelques centrales à charbon restantes, en déclin, il reste une source d’énergie en pleine croissance ailleurs dans le monde! Et le charbon reste surtout la source d’énergie la plus polluante en ce qui concerne son impact sur le climat. Et parmi les pires pour ses impacts sur les populations locales.

Dans notre rapport, nous avons donc commencé par identifier les 9 zones principales d’extraction de charbon dans le monde, répertoriées sur la mappemonde ci-dessous : Chine, Inde, Indonésie, Australie, Russie, Afrique du Sud, Europe Centrale, Colombie et Etats-Unis.

Coal mining world map

Une extraction de charbon en hausse de 70% entre 2000 et 2012! Quant aux transactions financières que nous avons pu retracées de 89 banques internationales vers 36 entreprises minières de charbon depuis 2005, elles représentent une augmentation de près de 400% entre 2005 et 2012! Et près de 118 milliards d’euros au total en ajoutant celles vers 34 autres entreprises actives dans ces 9 hot spots depuis 2011! Dont 70% de ce montant concentrés par les seules 20 banques mentionnées ci-dessus, les banques les plus climaticides.

Et s’il n’y avait que le climat! La moitié du rapport (près de 50 pages) vous emmène en voyage dans ces 9 « hot spots » d’extraction de charbon, pour y découvrir le contexte politique local et les impacts de cette activité sur les populations locales. On retrouve malheureusement la même dynamique que pour d’autres projets déjà évoqués sur ce blog (nucléaire, gaz de schiste, etc.), avec la prédation de multinationales qui sont comme cul et chemise avec les pouvoirs politiques locaux et nationaux. Et des populations locales qui subissent les impacts dévastateurs de ces mines de charbon : pollution des sols, de l’eau, de l’air, augmentation des maladies, diminution des ressources en eau, perte de leurs terres et de leurs moyens de subsistance, déplacements forcés sans ou avec mauvaise compensation financière, et même parfois avec d’encore plus graves violations des droits humains comme des assassinats ciblés de syndicalistes en Colombie. En Allemagne, après des décennies d’exploitation du charbon, ils appellent les coûts de gestion des déchets et de l’héritage de cette activité « eternity costs », les « coûts pour l’éternité », qui se chiffrent en milliards d’euros. Comme pour nous avec le nucléaire! Les photos qui illustrent le rapport sont impressionnantes et poignantes à la fois, à commencer par sa couverture ci-dessous.

Banking on CoalLes Amis de la Terre ont relayé la sortie du rapport en France à l’occasion d’une semaine d’action internationale contre le projet de mine de charbon d’Alpha Coal, en Australie. Un projet qui met en plus du climat en péril la biodiversité de la Grande Barrière de corail, comme j’en parlais déjà ici il y a quelques semaines. Une semaine d’action internationale jusqu’ici à Crest avec une belle action des Amis de la Terre Drôme devant l’agence de la Société Générale pendant le marché du 16 novembre, comme il y a quelques mois contre le projet nucléaire de Kaliningrad en Russie!

Pour en revenir aux négociations climatiques et à Varsovie, c’est un peu la gueule de bois comme le résume bien le Réseau Action Climat France! Cette COP restera dans les annales comme la pire de l’histoire comme l’indiquent aussi les Amis de la Terre International, avec des annonces officielles de reculs de l’Australie ou du Japon, qui semblent vouloir concurrencer le Canada pour décrocher les fossiles des pires pays bloquant les négociations, ou encore une influence délétère des multinationales sur les négociations comme indiqué plus haut.

Voici ci-dessous deux photos de la traditionnelle manif de mi-COP du samedi après-midi à laquelle j’ai participé… et où on entendait beaucoup parler français grâce à l’arrivée de 700 jeunes belges en train spécial de Bruxelles pour l’occasion! Et une autre de la manifestation organisée devant le ministère de l’économie polonais le matin de la conférence sur le charbon organisée par le gouvernement polonais.

DSCN0950DSCN0954

DSCN0964La seule chose positive à retenir de cette COP sera la décision inédite des ONG, écœurées, de quitter le lieu des négociations pour dénoncer tout cela, comme indiqué dans cette déclaration, dont un paragraphe est traduit ci-dessous.

« La conférence de Varsovie a mis la défense des intérêts des énergies du passé bien avant l’intérêt général des citoyens. Il n’y a plus rien à attendre d’une telle mascarade et les organisations représentatives de la société civile mondiale ont pris la décision de quitter les négociations climatiques afin de consacrer leur temps et énergie à d’autres sujets, comme la mobilisation des opinions publiques pour faire pression sur les gouvernements afin que le climat devienne une réelle priorité de l’agenda politique »

A ce train là, et comme on commence à le voir de plus en plus, le chemin à suivre pour les communautés à travers le monde face à l’irresponsabilité des politiques et à la rapacité des multinationales sera de plus en plus le même : la désobéissance civile.

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A propos Yann Louvel

Citoyen du monde
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